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L’origine des systèmes familiaux T.1 : l’Eurasie


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par Daniel Schwall le 2 mars 2012

Culture



Emmanuel Todd est un drôle de bougre. Officiellement il se présente comme démographe, ce qui se justifie sans doute par le fait qu’il fasse de la famille, et plus largement de la structure familiale dans une société donnée, la clé de sa réflexion sur les développements sociaux et politiques. Mais le cantonner dans un rôle de « super-statisticien » serait passer entièrement à côté d’une des pensées les plus novatrices et originales de notre génération. Dans ce premier tome d’une œuvre maitresse, Todd rassemble pour la première fois les tenants et aboutissants de sa vision du monde.


L’origine des systèmes familiaux

Tome 1 : l’Eurasie

De Emmanuel Todd

Genre : Littérarure étrangère Éditeur : Gallimard, Paris

Description : 768 pages ; (22,5 x 14 cm)

Parution : le 08/09/11

EAN13 : 9782070758425

Résumé

A partir de la notion de famille nucléaire, identifiée comme originelle et commune à toute l’humanité, E. Todd observe l’organisation anthropologique moderne, en reconstituant les processus d’émergence de divers types observables juste avant le déracinement urbain et industriel.

Quatrième de couverture

Au commencement, Emmanuel Todd eut la volonté de montrer que la diversité des structures familiales traditionnelles explique les trajectoires de modernisation : la famille nucléaire absolue anglaise fut le substrat de l’individualisme et du libéralisme politique ; la famille nucléaire égalitaire du Bassin parisien légitimait l’idée a priori d’une équivalence des hommes et des peuples ; la famille souche fut en Allemagne et au Japon le socle d’idéologies ethnocentriques ; la carte du communisme, enfin, recouvrait celle de la famille communautaire. Mais comment expliquer cette fragmentation de l’espèce humaine, sinon en remontant à une unicité première, si elle avait jamais existé ? Au terme d’une enquête menée depuis plus de vingt ans, impliquant l’examen des organisations familiales de centaines de groupes humains préindustriels dans les diverses régions de l’Eurasie (la Chine, le Japon, l’Inde, l’Asie du Sud-Est, l’Europe, le Moyen-Orient en remontant jusqu’à la Mésopotamie et à l’Égypte ancienne), et grâce à une anthropologie diffusionniste et non plus structuraliste, Emmanuel Todd identifie une forme originelle, commune à toute l’humanité : la famille nucléaire, prise dans un réseau de parenté indifférencié, traitant les hommes et les femmes comme équivalents. Empruntant à la linguistique le principe du conservatisme des zones périphériques, il montre alors que l’Europe, aux marges de l’Ancien Monde, est sur le plan familial un conservatoire de formes archaïques, assez proches de la forme originelle. Ayant échappé à des évolutions familiales paralysantes pour le développement technologique et économique, l’Europe a été, paradoxalement et durant une brève période, « en tête » de la course au développement, bien que l’Occident n’ait inventé ni l’agriculture, ni la ville, ni le commerce, ni l’élevage, ni l’écriture, ni l’arithmétique.

L’avis du libraire : de Arles à Rome, quelques pages d’Histoire

« L’origine des systèmes familiaux » sera assurément un de ces grands classiques dont se délecteront les élèves de classes préparatoires, les thésards en sciences politiques et autres élites intellectuelles. Ce que Todd rassemble ici sont quarante années de recherches, non dénuées d’hésitations. Ses ouvrages précédents, sans doute plus politiques, plus « lisibles », donnent un bel aperçu d’une réflexion polymorphe, dont la fécondité et la créativité font attendre le prochain avec cette sorte d’émerveillement que suscitait Foucault quant, à chaque fois, il s’attaquait à un nouveau sujet.

Le premier ouvrage de Todd ( la chute finale, 1976) donnait déjà le ton : ce fugace membre du PCF y démontrait, des années avant tous les analystes politiques , la décomposition du système soviétique. Il vaque ensuite à divers emplois, devient une sorte d’analyste politique de luxe en écrivant pour le Monde et pour la fondation Saint –Simon, jusqu’à être taxé d’inventeur de la notion de « fracture sociale » , pourtant empruntée, selon son propre aveu à Marcel Gauchet.. Qu’importe, la renommée est faite, et en 2002 la percée définitive pour le grand public avec « Après l’empire » où il démonte avec une rare clairvoyance la déliquescence de la voie américaine- l’ouvrage est toujours d’actualité.

Todd s’engage un moment sur une autre grande idée politique qui semble ne voir qu’aujourd’hui quelque reconnaissance sous le vocable de « démondialisation ». Il cherche, en vain à l’époque, à faire comprendre au monde politique l’inanité du discours libre-échangiste et propose, pour parer aux conséquences aujourd’hui manifestes de la désindustrialisation rampante qui faisait « moderne » pendant les années 80, une approche de « protectionnisme européen ». C’est une grande idée, aujourd’hui récupérée par les deux extrêmes du spectre politique, dans un reflexe tardif tenant plus du refuge émotionnel que de l’analyse géo- et socio-politique.

Mais tel est Todd : touche-à-tout , naviguant entre histoire et géographie, entre sociologie et politique, créateur d’une nouvelle discipline qui n’a pas encore de nom.

« L’origine des systèmes familiaux » est en quelque sorte l’œuvre fondatrice de cette nouvelle discipline qui cherche dans le psycho-social des structures familiales l’origine des grands courants de pensée et d’organisation sociale qui ont marqué le monde. De quoi parlons-nous ? Todd fait le rapport entre, par exemple, la famille nucléaire absolue anglaise et le libéralisme/individualisme anglo-saxon ( tout comme Weber le reliait à l’éthique du protestantisme – et les deux visions ne sont pas contradictoires) et revient sur une notion déjà étudiée par d’autres, à savoir la chaîne d’influence des systèmes d’héritage, expression même de la structure familiale, sur la psychologie des peuples et les résultantes géopolitiques qui s’en suivent.

Ce n’est pas vantardise que de constater que la crise mondiale actuelle était déjà annoncée dans « Après l’empire » et que le printemps arabe trouve son explication lumineuse dans les travaux de Todd. . « L’origine des systèmes familiaux » n’est pas le plus lisible des livres de Todd, mais c’est une somme passionnante. Et qui peut aussi se lire comme un roman, pour qui est à la recherche d’une nouvelle vision de l’Histoire, d’une Histoire qui peut se projeter avec succès dans l’avenir. Et donc un ouvrage éminemment politique.