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De briques & de sang


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par Daniel Schwall le 5 mars 2012

Culture



Je vous l’avoue, je n’ai jamais été grand fan de Bande Dessinée, que j’ai toujours considéré comme une diminutif autant de la littérature que de l’art pictural. Oh, bien sûr, je me suis gavé de Tintin quand j’étais jeune, j’ai même consommé du Quick and Flupke et du Sylvain et Sylvette, et quand est apparu Astérix je me suis pris pour un intellectuel juste parce que mon père me chipait les BD et s’esclaffait en cachette. J’ai ensuite souscrit à Pilote eet à la Rubrique-à-Brac, j’ai aimé un peu honteusement Valérian, parce que déjà le manque flagrant d’effort littéraire m’apparaissait comme vaguement honteux et je n’ai aimé Blueberry qu’à cause de son dessin hystérique.


De briques & de sang

De Regis Hautiere, David Francois

Casterman

23 Octobre 2010

Bandes Dessinées Adultes / Comics

146 pages, 27.8 X 19 cm, 698 grammes

9782203008540

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Si donc comme moi vous vous êtes arrêtés à Spirou ou à Achille Talon, peut-être qu’une révision générale s’impose. Vous irez donc vous procurer « les 1001 BD qu’il faut avoir lues dans sa vie » à paraître dans quinze jours chez Flammarion (32€) et vous guetterez les labels « Fauve du Festival d’Angoulême », qui sait, vous irez peut-être même vous geler au bord de la Charente pour prendre le pouls de ce qu’on appelle depuis Goscinny le 9e Art.

Avant de mettre la main sur le prix d’Angoulême 2012 dont l’entièreté du tirage disponible a été cette année réservé par une chaîne de librairie, je vous propose donc un petit retour en arrière, sur une des sélections de l’année dernière. Qui reste pourtant d’actualité puisqu’elle a de fortes chances de remporter cette année le prix littéraire PACA des lycéens et des apprentis, qui brille par son éclectisme et sa sélection résolument propice à la curiosité mentale. « De Briques et de Sang » de Régis Hautière et David François se présente sous forme d’un bouquin solidement relié, respirant la valeur autrement que le format BD qu’on connaît habituellement. Et valeur il y a ! Les auteurs ont mis deux ans à confectionner ce petit bijou, et l’effort est bien apparent notamment dans le dessin de François, qui a quelque-chose d’indiciblement baroque et réaliste à la fois. L’affaire se résume à une intrigue policière plutôt classique se plaçant (déjà plus remarquable) à la veille de l’éclatement de la Grande Guerre en 1914. C’est donc une espèce de Rouletabille qui enquête, pour le journal de Jaurès, sur une série de meurtres inexpliqués qui tient tout d’une histoire de chambre close de Gaston Leroux. Mais ce n’est, bien sûr, qu’un prétexte. Prétexte à dérouler et revisiter cette étonnante réalisation de l’ouvrier devenu industriel, Jean Baptiste Godin, père des poëles et cuisinières éponymes.

Dans la bonne ville de Guise, Godin a donné corps au Phalanstère de Fourier, qu’on classe volontiers dans les utopistes socialistes. Le « Palais Social » ou Familistère construit par Godin et entièrement cédé en copropriété collective à ses ouvriers tient donc à la fois de l’HLM de luxe et d’Utopia : une ville dans la ville avec sa crèche, ses commerces, sa piscine, son théâtre…Une vrai découverte pour qui en est resté aux belles idées, quand on apprend que ce Familistère a fonctionné, à l’ombre des usines Godin, pendant près d’un siècle. Plusieurs générations s’y sont succédées et ont fait vivre la belle idée de la possession collective des moyens de production couplée à la vie en communauté redécouverte par d’autres en mai 68.

C’est dans ce décor de briques du Nord que se déroule notre intrigue, et on ne peut rester indifférent à l’ampleur de la part graphique du livre. Le dessin de François est à la fois caricatural et hyperréaliste, éthéré et sombre, quasi-photographique et totalement graphique à la fois. Des arbres dénudés dessinent des arabesques dans la brume laiteuse, des plans entiers font appel à une précision de dessin d’architecte tandis que les personnages, d’un grotesque calculé semblent sortir de gravures de Doré. L’ensemble forme un tout tellement homogène qu’il en devient inqualifiable. C’est avec gourmandise qu’on en dévore les pages, non pour savoir qui est le meurtrier, mais par pur plaisir visuel. Une vraie réussite, qui donne au 9e art ses lettres de noblesse….